<?xml version="1.0" encoding="iso-8859-1"?><rdf:RDF xmlns:rdf="http://www.w3.org/1999/02/22-rdf-syntax-ns#" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/" xmlns:admin="http://webns.net/mvcb/" xmlns="http://purl.org/rss/1.0/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel rdf:about="http://groupe.aquariophilie.gayattitude.com/"><link>http://groupe.aquariophilie.gayattitude.com/</link><title>Les GAGA  d'aquariophilie</title><description>Les GAGA  d'aquariophilie</description><language>fr</language><webMaster>webmaster@gayattitude.com</webMaster><lastBuildDate>Wed, 19 Mar 2008 16:29:41 +0100</lastBuildDate><pubDate>Wed, 19 Mar 2008 16:29:41 +0100</pubDate><admin:generatorAgent rdf:resource="http://www.gayattitude.com/" /><items><rdf:Seq><rdf:li rdf:resource="http://blog.goran.gayattitude.com/20071008150413/liens-utiles-de-l-aquariophilie/" /><rdf:li rdf:resource="http://blog.gayattitude.com/lestat_ch/20070904113731/un-moment-de-pur-bonheur/" /><rdf:li rdf:resource="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070419183902/fantaisies-sexuelles-de-la-nature/" /><rdf:li rdf:resource="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070409134808/comme-un-poisson-dans-l-eau/" /><rdf:li rdf:resource="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070406023305/le-bassin/" /></rdf:Seq></items></channel><item rdf:about="http://blog.goran.gayattitude.com/20071008150413/liens-utiles-de-l-aquariophilie/"><title>[Goran] Liens utiles de l'aquariophilie</title><description>Quelques liens pour vous aider à obtenir et conserver un aquarium équilibré et bien entretenu ^^...

Un lien qui vous explique tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la nourriture à donner à vos poissons.

Un lien vers un forum où poser toutes vos questions 

Un lien vers un site de vente de poissons et matériel en ligne (la boutique est en Belgique)

Un lien pour comprendre et remédier à tous vos problèmes d'algues

Un lien vers une petite bible du monde de l'aquariophilie : poissons, plantes, crustacés, escargots, algues, maladies.... qui répertorie un grand nombre de données à la manière d'une encyclopédie.</description><content:encoded><![CDATA[Quelques liens pour vous aider à obtenir et conserver un aquarium équilibré et bien entretenu ^^...<br />
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Un <a href="http://aquafish.free.fr/nourritures/nourritures.htm" target="new">lien</a> qui vous explique tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la <b>nourriture</b> à donner à vos poissons.<br />
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Un <a href="http://www.aquaryus.com/forum/index.php" target="new">lien</a> vers un forum où poser toutes vos <b>questions</b> <br />
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Un <a href="http://www.poisson-or.com/" target="new">lien</a> vers un site de <b>vente</b> de poissons et matériel en ligne (la boutique est en Belgique)<br />
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Un <a href="http://www.aquarium32.com/FR/Articles/Eaudouce/Algues.htm" target="new">lien</a> pour comprendre et remédier à tous vos problèmes d'<b>algues</b><br />
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Un <a href="http://www.aquabase.org/fish/" target="new">lien</a> vers une petite bible du monde de l'aquariophilie : poissons, plantes, crustacés, escargots, algues, maladies.... qui répertorie un grand nombre de données à la manière d'une <b>encyclopédie</b>.]]></content:encoded><link>http://blog.goran.gayattitude.com/20071008150413/liens-utiles-de-l-aquariophilie/</link><dc:creator>Goran</dc:creator><dc:date>2007-10-08T15:04:13+01:00</dc:date></item><item rdf:about="http://blog.gayattitude.com/lestat_ch/20070904113731/un-moment-de-pur-bonheur/"><title>[Lestat_ch] Un moment de pur bonheur .....</title><description> 
 
Hier soir j'ai eu le grand plaisir d'installer deux aquariums chez un couple d'amis, et cerise sur le gâteau, d'avoir un très bon repas servi en échange de mes compétances ......


 
Quand j'ai du matériel d'aquariophilie entre les doigts,
 je suis heureux comme un enfant avec des Légos !



Photo non contractuelle
 
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Hier soir j'ai eu le grand plaisir d'installer deux aquariums chez un couple d'amis, <i>et cerise sur le gâteau</i>, d'avoir un très bon repas servi en échange de mes compétances ......<br />
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<div align="center">Quand j'ai du matériel d'aquariophilie entre les doigts,<br />
 je suis heureux comme un enfant avec des Légos !</div><br />
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]]></content:encoded><link>http://blog.gayattitude.com/lestat_ch/20070904113731/un-moment-de-pur-bonheur/</link><dc:creator>Lestat_ch</dc:creator><dc:date>2007-09-04T11:37:31+01:00</dc:date></item><item rdf:about="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070419183902/fantaisies-sexuelles-de-la-nature/"><title>[BurtRey] Fantaisies sexuelles de la nature</title><description>La vie sexuelle des poissons est pleine de fantaisie et d'enseignements ; ainsi, Xiphophorus helleri, plus communément dénommé « porte-épée ; cette espèce, originaire d'Amérique centrale, et depuis longtemps élevée par les aquariophiles, présente un fort dimorphisme sexuel puisque les mâles possèdent un prolongement de la nageoire caudale, en forme d'épée, d'où leur vient leur dénomination ; cette espèce appartient à la famille des Poecilidés dont le mode de reproduction est ovovivipare ; les œufs sont fécondés à l'intérieur du ventre de la femelle où ils se développent jusqu'à terme et les larves sont expulsées entièrement formées ; un tel mode de reproduction suppose que le mâle dispose des moyens anatomiques d'introduire son sperme à l'intérieur de la femelle pour y féconder les œufs ; aussi leur nageoire anale s'est-elle transformée en un organe reproducteur, le gonopode, qui agit à la façon d'un pénis et l'accouplement donne-t-il lieu à une pénétration.

Lorsqu'un groupe de femelles porte-épée se trouvent confinées, par exemple en aquarium, l'une d'entre elles, généralement la plus mature, évolue morphologiquement et acquiert le prolongement de la nageoire caudale ; de même sa nageoire anale se transforme-t-elle en gonopode. Rien ne distingue plus, extérieurement, cet individu d'un mâle, « normalement constitué », car, naturellement, d'un point de vue génétique, il s'agit toujours d'une femelle ; mieux, ces individus transsexuels acquièrent le pouvoir fécondant, émettent du sperme et se livrent à la reproduction ; la première génération qui en est issue se répartit en mâles et en femelles dans la même proportion qu'en condition naturelle ; en revanche, comme ils proviennent de deux parents génétiquement femelle, tous sont des femelles génétiques. L'expérience peut se prolonger ainsi sur plusieurs générations.

L'exemple des fantaisies de la nature chez le porte-épée illustre comment celle-ci dissocie volontiers le sexe génétique, du sexe opérationnel.</description><content:encoded><![CDATA[La vie sexuelle des poissons est pleine de fantaisie et d’enseignements ; ainsi, Xiphophorus helleri, plus communément dénommé « porte-épée ; cette espèce, originaire d’Amérique centrale, et depuis longtemps élevée par les aquariophiles, présente un fort dimorphisme sexuel puisque les mâles possèdent un prolongement de la nageoire caudale, en forme d’épée, d’où leur vient leur dénomination ; cette espèce appartient à la famille des Poecilidés dont le mode de reproduction est ovovivipare ; les œufs sont fécondés à l’intérieur du ventre de la femelle où ils se développent jusqu’à terme et les larves sont expulsées entièrement formées ; un tel mode de reproduction suppose que le mâle dispose des moyens anatomiques d’introduire son sperme à l’intérieur de la femelle pour y féconder les œufs ; aussi leur nageoire anale s’est-elle transformée en un organe reproducteur, le gonopode, qui agit à la façon d’un pénis et l’accouplement donne-t-il lieu à une pénétration.<br />
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Lorsqu’un groupe de femelles porte-épée se trouvent confinées, par exemple en aquarium, l’une d’entre elles, généralement la plus mature, évolue morphologiquement et acquiert le prolongement de la nageoire caudale ; de même sa nageoire anale se transforme-t-elle en gonopode. Rien ne distingue plus, extérieurement, cet individu d’un mâle, « normalement constitué », car, naturellement, d’un point de vue génétique, il s’agit toujours d’une femelle ; mieux, ces individus transsexuels acquièrent le pouvoir fécondant, émettent du sperme et se livrent à la reproduction ; la première génération qui en est issue se répartit en mâles et en femelles dans la même proportion qu’en condition naturelle ; en revanche, comme ils proviennent de deux parents génétiquement femelle, tous sont des femelles génétiques. L’expérience peut se prolonger ainsi sur plusieurs générations.<br />
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L’exemple des fantaisies de la nature chez le porte-épée illustre comment celle-ci dissocie volontiers le sexe génétique, du sexe opérationnel.]]></content:encoded><link>http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070419183902/fantaisies-sexuelles-de-la-nature/</link><dc:creator>BurtRey</dc:creator><dc:date>2007-04-19T18:39:02+01:00</dc:date></item><item rdf:about="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070409134808/comme-un-poisson-dans-l-eau/"><title>[BurtRey] Comme un poisson dans l'eau</title><description>Lorsque j'étais à l'hôpital des enfants malades, je déjeunais d'une truite chaque jeudi. Durant tout le temps où je fus placé à l'isolement, j'eus ma truite hebdomadaire dans mon assiette. Je suis donc resté là-bas vingt-quatre ou vingt-six truites en tout.

Il ne s'agissait pas de ces truites arc-en-ciel qui sont originaires d'Amérique et furent importées en Europe où elles s'acclimatèrent mal en dehors des élevages, bien que parfois un spécimen réussisse à survivre dans la nature et à concurrencer sévèrement la truite indigène ; car l'arc-en-ciel, américaine, est goulue naturellement ; elle est connue de tous les clients des poissonniers et des restaurateurs ; c'est la truite portion. Il en existe une variété saumonée, dont la coloration de la chair est simplement obtenue par l'action du carotène qui vient supplémenter son alimentation livrée en sacs de granulés. Dans la nature, les truites qui présentent cette chair saumonée se sont gorgées de petits gammares, minuscules crevettes d'eau douce, naturellement riches en carotène. Le carotène fait bronzer les humains ; il saumone les truites.
L'autre truite, indigène, celle qui est connue des pêcheurs à la mouche, c'est la fario à la sombre li-vrée comme une nuit sans lune semée d'étoiles et constellée de scintillantes pierreries. La massive truite arc-en-ciel et la svelte fario sont placées à peu près dans le même rapport qu'un orphéon muni-cipal avec le philharmonique de Berlin. C'est dire si les pauvres habitués de la truite portion qui n'ont pas la chance d'entretenir l'amitié d'un pêcheur, ignorent tout sur la question culinaire de la truite.
La délicatesse, la finesse de la chair de la fario, sont incomparables. À part l'ombre commun peut-être et les corégones du Léman, je ne vois aucun poisson d'eau douce capable de se poser en concurrence avec elle. Mieux, je soutiens que la fario peut rivaliser avec les meilleurs poissons d'eau de mer.

Méfiez-vous toujours d'une truite qu'on vous sert allongée, droite sur l'assiette comme un piquet, raide comme une baguette de tambour ou une saillie. La truite fraîche se cabre à la cuisson. On dirait qu'elle souhaite se mordre la queue en une dernière facétie. La cuisson la fige dans cette ultime cabriole. La fario est un animal sauvage, rétif, qui paraît affirmer ainsi sa personnalité jusqu'au bout et son extrême répugnance au calibrage industriel. Rien à faire, pas moyen d'aligner une fario fraîche sous la toise. Bien que toutes les truites fraîches, arc-en-ciel ou fario, s'en montrent capables, l'exercice en est plus fréquent chez la fario, tout simplement parce que les pêcheurs victorieux sont des gastronomes impatients de prolonger le plaisir de la capture par celui de la dégustation. La truite dans leur assiette est un peu leur cigarette après l'amour. Leurs sens s'y apaisent dans un final des papilles où viennent se fondre le réveil avant le jour, le café noir avalé dans l'hébétude, le saisisse-ment du froid sous une chaude canadienne, le paysage fantomatique et embrumé, l'approche silencieuse des bords de la rivière, les gestes nets et méticuleux, des gestes de bijoutier pour poser la mouche à l'endroit précis d'un trou à truite, l'attente aussi tendue, aussi délicieuse, aussi insupportable que celle d'un puceau dans l'antichambre de la révélation, l'émotion à nulle autre comparable de la sensation dans la poigne qui tient la canne, d'une secousse, celle de la truite qui engame, de sa résistance tandis qu'on mouline, de son apparition tourbillonnante dans les eaux, l'instant de pure jouissance qui efface d'un trait le reste de l'univers lorsqu'elle demeure suspendue en l'air au-dessus de la rivière, la splendeur frétillante dans l'herbe de son fuselage sautillant, le geste amoureux et tendre qui la saisit, la dégage et lui ôte la vie...

Au cours d'un déjeuner dans une grande brasserie parisienne, alors que le maître d'hôtel était précisément en train de nous servir des truites portions raides comme la justice et que j'expliquais à mes amis cette particularité du comportement des truites à la cuisson, le maître d'hôtel s'immisça dans la conversation et soutint avec ardeur mon point de vue. Il conclut en conseillant de s'abstenir de manger toute truite droite comme un i. Mes amis eurent un regard un peu inquiet vers les impeccables garde-à-vous — c'était bien des truites — qu'il était en train de leur servir.

Il s'agissait d'un maître d'hôtel un peu particulier, un intellectuel d'un certain âge déjà, qui faisait des extras. Il ressemblait à s'y méprendre à Alain Decaux. Comme il semblait goûter notre compagnie et, sinon notre conversation, dont il s'était emparé avec autorité, du moins notre auditoire, il décida, pour s'attarder à notre table et prolonger sa dissertation, de se lancer dans un exercice qu'il ne pratiquait que très irrégulièrement apparemment : parer les truites de chaque convive. Armé d'un couvert à poisson, il sembla soupeser la résistance potentielle qu'offrirait l'adversaire, puis plongeant d'un coup vers l'assiette comme un chirurgien vers le billard, tout en babillant gaiement, il attaqua par une longue incision.

Mes amis étaient pétrifiés par ses commentaires. Il s'agissait de citadins facilement impressionnables sur toutes ces questions qui touchaient à leur nourriture et à ses effets sur leur santé ; visiblement, ils commençaient à se demander comment ils pourraient échapper à leur truite car Alain Decaux, la mèche désormais en bataille, arborait une expression de plus en plus hagarde et grimaçante lorsque d'un coup inattendu il relevait son visage et se mettait à fixer d'un air terrible l'un ou l'autre de mes amis tout en leur promettant les pires calamités si, par suite d'une témérité folle, ils décidaient de passer outre et de s'aventurer à consommer ces truites-là précisément.

Il abandonna ensuite le terrain dévasté de la truite en érection pour dresser un tableau apocalyptique des cuisines des grandes brasseries en général et de celle-ci en particulier. Il continuait son office auquel il n'accordait plus, il est vrai, qu'une attention distraite tandis qu'il distillait avec perversité des horreurs sur la genèse intégrale des tripes à la mode de Caen, depuis le moment où elles arrivaient quasiment fumantes de chaleur animale et toutes chargées de puissantes odeurs de boyaux pleins jusqu'à celui où elles étaient servies, adroitement parées, masquées et dangereusement dissimulées sous des sauces hypocrites et savamment épicées. Dieu merci, personne parmi nous n'avait commandé ce plat.

La jeune femme de mes amis devenait pâle ; elle tripotait nerveusement d'une main la chaîne à son cou tandis que son mari malaxait machinalement une boulette de mie de pain. Tous les deux commençaient à se tortiller sur leur siège comme si une envie pressante les avait saisis. Mais Alain Decaux, aussi prolixe et à l'aise dans sa causerie que s'il était apparu sur le petit écran, les avait quasiment hypnotisés. Lui-même ignorait superbement les appels de plus en plus impatients qui commençaient à provenir des tables dont il avait la charge et ne semblait plus s'intéresser qu'à la nôtre.

Alors qu'il venait d'achever le dépeçage de sa première victime, il se redressa avec un sourire de bienheureux. La sueur commençait à couler sur son front, ses lunettes étaient maintenant complètement de travers et il décida de desserrer d'un coup sec son col et sa cravate noire où il abandonna quelques empreintes douteuses et sacrifia un bouton de chemise. Puis, soudain son regard s'assombrit, un problème douloureux l'accaparait. Il s'agissait des déchets divers, arêtes, tronçons de queues, débris de peau, dont visiblement il souhaitait se débarrasser pour des raisons esthétiques. Point d'assiette libre où il pût évacuer ces miettes. Il jeta rapidement un regard à gauche, un regard à droite, comme quelqu'un qui se prépare à un mauvais coup, puis il saisit à pleine main ces débris et, après encore deux coups de périscope sur l'immensité hostile de la salle derrière lui, il les lança adroitement comme un ballon en direction de tables restées vides dans un coin, les intercepta d'un coup de pied précis et bien ajusté et marqua un but sous la plongée d'une nappe.

Je commençais moi-même à partager l'inquiétude de mes amis, en me demandant si nous n'avions pas affaire à un dangereux psychopathe qui aurait endossé le rôle d'un maître d'hôtel innocent préalablement et proprement occis puis enfouis sous des tripes fumantes dans une vaste et débordante poubelle du restaurant.

Alain Decaux, désormais largement débraillé, une main solidement graisseuse bien qu'il l'eût largement essuyée sur son pantalon, où son passage ne restait pas inaperçu, les lunettes toujours de travers mais penchant maintenant de l'autre côté à cause du coup d'index qu'il venait de leur donner pour les remettre d'aplomb, index dont l'empreinte se lisait aussi distinctement sur le verre correcteur que sur une fiche anthropométrique, le col desserré et orphelin d'un bouton, la cravate relâchée, se recroquevilla soudain vers nous avec un regard halluciné de conspirateur à l'instant de mettre le feu aux poudres.

Érostrate nous apparut dans toute sa folie meurtrière. Il tenait les deux bras légèrement écartés du corps, comme un poulet qui court, avec au bout deux poings serrés sur couteau et fourchette tenus comme des bâtons de ski mais pointe en haut. Un instant, je crus réellement qu'il allait tout bonnement s'asseoir avec nous et qu'il ne s'était livré à ce périlleux exercice de dépiautage qu'en vue de manger la truite, lui seul.

Il y eut encore deux coups de périscope sur l'univers d'hostilité auquel il tournait résolument le dos, puis, tandis qu'une moitié de sa bouche se tordait en une moitié de rictus désabusé, celui d'un homme revenu de tout sur la méchanceté du monde, l'autre dessina un sourire très léger, un sourire d'enfant cinquantenaire aussi aérien qu'un papillon. Un petit garçon déguisé en adulte et plus préci-sément en maître d'hôtel de grande brasserie parisienne. Un instant il me sembla le voir en culotte courte.

« Bon appétit. », nous dit-il.
Et il nous quitta brusquement en nous laissant avec une seule truite parée et toutes, froides comme du marbre.


Mon grand-père prenait une canne à pêche chaque mercredi, voire chaque jeudi matin à l'aube. Il déterrait quelques copieux vers de terre en deux ou trois coups de bêche, au fond du jardin, là où on jetait ordinairement le fumier des lapins, tout près d'un massif d'orties, qui aiment avoir les pieds dans un sol gras et bien fumé. P'pé n'avait pas besoin de sortir de chez lui puis-que le poulailler était bordé par un ruisseau, et il en avait recensé la population truite, il en connaissait individuellement toutes les locataires des « trous » sur les cent cinquante mètres qui longeaient le poulailler. La truite aime se tenir en des endroits bien choisis que sent le vrai pêcheur. Un vrai pêcheur sait qu'il y a là une truite et il peut presque en donner la description, la taille et le poids. On est libre de ne pas ajouter foi à mes affirmations mais j'ai un passé de pêcheur à la truite et puis la réalité est tellement plus séduisante une fois qu'elle a été un peu maquillée par l'affabulation, qu'elle en devient plus vraie. 

Lorsqu'elle a élu domicile, il est rare qu'une truite déménage. L'animal est casanier. Si elle vient à mordre à l'hameçon comme au fruit défendu, qu'elle est chassé du paradis, l'emplacement vacant est très vite occupé par une nouvelle locataire.

P'pé plaçait ses captures dans un vivier qu'il avait construit lui-même et qui était alimenté par le ruisseau. Un bon pêcheur, c'est-à-dire quelqu'un qui travaille à l'instinct, comme P'pé, possède une sensibilité de la touche qui lui permet de ferrer, à peine le poisson a-t-il becqueté. Si bien qu'il n'abîme pas sa proie dont une lèvre seule est harponnée au lieu qu'un lourdaud ne se résout à l'action qu'une fois l'appât parvenu à l'estomac.

Lorsqu'il n'avait pas le temps d'aller à la pêche, il prenait une épuisette, soulevait le lourd cadre métallique grillagé du vivier et il y puisait une truite bien vive et bien sombre. Tout en la tenant fermement d'une main au niveau des ouïes, il entrait l'extrémité du pouce dans la gueule râpeuse et de l'index appuyant sur la nuque — bien que ce terme soit abusif puisque les poissons ne possède pas de cou — il lui cassait promptement la colonne vertébrale pour lui épargner une lente suffocation.

Il s'était assuré des complicités aux cuisines de l'hôpital, je ne sais par quel moyen, et il leur remettait chaque jeudi matin la truite qui m'était destinée. Peut-être en offrait-il au cuisinier. Peut-être son autorité naturelle suffisait-elle à lui assurer un ascendant sur le chef. Toujours est-il qu'au déjeuner du jeudi, par miracle, surgissait ma truite, comme s'il se fût agi d'une apparition récurrente. L'assiette était peut-être magique, comme le bol des contes. Une assiette à truites.

Pas un seul jeudi, la truite de P'pé ne manqua son rendez-vous. J'étais un enfant difficile à nourrir, paraît-il. Adulte, je le suis toujours mais pour des raisons inverses car je suis devenu bâfreur avec l'âge et, là où il fallait me séduire, il faut désormais m'apaiser. Mais je n'avais après tout que deux ans, je venais d'être brutalement enlevé à ma mère et à ma famille, que je n'avais jamais revues au cours de ces six mois et je subissais de douloureuses épreuves quotidiennes sous la forme de ponc-tions lombaires, de perfusions et autres gâteries.

Retrouvais-je dans la chair nacrée et délicatement architecturée des truites de P'pé comme le souvenir des bord ombreux, frais et bruissants du ruisseau ? Ces truites étaient-elles mystérieusement chargées d'un message d'amour ? Me disaient-elles de tenir le coup ? De ne pas me laisser aller à la facilité de la mort ? Contre toute attente et malgré les pronostics des médecins, je survécus et ils en furent les premiers étonnés. Plus tard, on me dit que je dus ce miracle à une découverte. Sans récuser le rôle pour moi abscons de cette découverte, il n'est pas douteux à mes yeux qu'elle se fût montrée impuissante à lutter si les truites de P'pé n'étaient pas venues prêter main forte.

Je crois que le goût, les saveurs, les parfums, sont finalement les liens les plus puissants que nous entretenons avec le réel. Les images s'estompent et s'affadissent. Les sons, les voix d'êtres aimés et disparus s'envolent à jamais et la pulpe des doigts n'emporte pas avec elle le souvenir des peaux caressées amoureusement. Mais que soudainement vos narines captent un parfum très particulier et vous voilà transporté littéralement hors du temps dans un univers que vous croyiez disparu à jamais et soudain ressuscité intégralement intact, durant la magie de quelques secondes à peine.

Maintenu dans un isolement complet, au milieu d'un univers totalement dépersonnalisé et froid comme la pierre tombale, environné d'étrangers dont je ne voyais qu'une chose, c'est qu'ils m'infligeaient des souffrances comme par plaisir et que mes larmes, mes supplications, mes efforts, pour leur échapper ne parvenaient à émouvoir en rien, le seul lien avec le très maigre passé de mes deux premières années d'existence, se manifestait sous la forme d'une truite meunière, mais une truite spéciale, une fario.

Curieusement, ce fut comme si je passais un pacte avec les poissons. Le jour de ma sortie de l'hôpital en vit la première manifestation éclatante. Toute la famille était venue pour me chercher. Mais je ne les avais pas revus depuis six mois. Ils m'étaient devenus des étrangers. Comme ma mère tentait de me prendre dans ses bras, je hurlai, trépignai et m'accrochai désespérément à la jupe de Tergal de l'infirmière qui s'occupait particulièrement de moi, mademoiselle Gratias, vieille fille sèche et hommasse qui m'avait pris en affection. Pas question de quitter cet univers, où j'avais acquis mes habitudes, pour l'inconnu. L'inconnu, j'avais déjà donné et je n'étais pas prêt à m'y laisser reprendre.

P'pé encore eut une idée de génie. Il quitta l'hôpital sans rien dire, en prévenant simplement qu'on attende son retour, qui ne serait pas long, sans rien tenter. Il revint en effet au bout d'une petite heure. Il s'approcha de moi. Je vis son immense et massive silhouette (il pesait quelque cent vingt kilos presque toujours muets) se pencher vers moi, toujours blotti entre les bras de mademoiselle Gratias et fixant un regard sombre sur cette smala étrangère qui ne se décidait pas à vider les lieux, et il agita devant mes yeux un petit sachet de plastique transparent, fermé comme une bourse par une ficelle rouge qui en troussait les bords.

Je vis alors une des choses les plus extraordinaires que j'eusse jamais vue. Le petit sachet était rempli d'eau au tiers et dans cette eau évoluait un poisson rouge. Je tendis une main avide pour m'en saisir. Au bout d'un moment j'étais complètement absorbé par le spectacle de l'occupant du petit sachet. J'avais tout oublié de ma situation, des gens qui m'entouraient. Personne ne parlait plus, chacun retenait son souffle. La pipe de P'pé lançait des bouffées régulières et paisibles.

Je fus tiré de mon songe par P'pé. Il parlait au reste de la famille de ce ton particulier des adultes qui font mime de s'adresser à un de leurs semblables tout en destinant ce qu'ils disent à un enfant mais avec l'air de ne pas y toucher.
« Eh bien maintenant, nous allons partir. »
Et, se penchant à nouveau vers moi, il me répéta qu'ils devaient maintenant tous partir, ce qui ne me faisait ni chaud ni froid, mais qu'il devaient emporter avec eux le poisson rouge, ce qui était une véritable catastrophe.

Il m'expliqua que le poisson ne pouvait pas rester ici, d'ailleurs les animaux étaient interdits.
« N'est-ce pas mademoiselle Gratias ? »
« Tout à fait, absolument interdit », dit-elle d'une voix beaucoup moins assurée que d'habitude, une voix qui semblait vouloir se réorienter vers de chaudes et sensuelles hésitations féminines, un peu tremblantes comme des feuilles de bouleaux sous un souffle imperceptible.

« Le poisson va venir vivre au ruisseau, tu sais, tu te souviens du ruisseau ? Dis, tu te souviens ? »
« Tu sais qu'il y a une rivière, et puis un bassin, tu te souviens du bassin ? Et le lavoir, le vivier avec les truites... »

Je devais faire un prodigieux effort de mémoire. Je n'avais après tout que deux ans de stocks et six mois de malheur. C'est beaucoup par rapport à l'expérience. Ça en représente le quart. Du vingt-cinq pour cent.

Un univers aquatique m'apparut mais davantage comme une proximité, l'odeur de l'eau d'une rivière que l'on devine avant de la voir. Les bruits du plongeon d'un rat d'eau, d'une truite qui mouche, des battoirs des lavandières — il y en avait encore —, les bulles de savons de la lessive emportés par le courant, les ondulations de la mousse... Oui, c'était logique que le poisson rouge parte là-bas.
« Tu te rappelles... »
La famille retenait son souffle. Certains avalaient leur salive. P'pé ne montrait aucune tension, aucune inquiétude comme s'il avait été sûr de son coup.
Il délaça délicatement mes doigts pour me prendre doucement des mains le sachet qui contenait le poisson rouge.
« Tu comprends, il serait malheureux le petit poisson ici... Il n'y a pas de rivière, pas de bassin, pas de vivier... Tu n'as pas envie que le petit poisson soit malheureux ? »
Les yeux embrouillés d'un début de larmes, je fis non de la tête, je ne voulais pas que le petit poisson soit malheureux mais je ne voulais pas l'être moi-même par suite de notre séparation.

Chacun se leva sur un signe de mon grand-père puis tous vinrent me dirent au revoir. Ils allaient partir. Au bout de la main de P'pé, je voyais tournoyer le petit sachet et les éclairs, rouges et déformés, du poisson.
P'pé se retourna.
« Tu veux venir avec le poisson ? Tu veux venir voir le poisson dans sa nouvelle maison, au ruisseau ? »
Je me serrais contre la poitrine brehaigne de mademoiselle Gratias.

D'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix d'une douceur dont je ne l'aurais jamais crue capable, elle me dit « Tu sais, si tu veux, tu peux aller avec le poisson et puis, quand tu voudras, tu reviendras me voir. »

Je me trouvais placé en face d'un des choix les plus importants de ma vie et sans doute jamais ensuite n'eus-je plus à trancher de pareils dilemmes. Il me fallait trahir, de toute façon, la vieille fille ou le poisson.

Elle s'était attachée à moi malgré elle et elle semblait regarder, éberluée, cet amour qu'elle se découvrait pour un petit garçon. C'était une femme qui avait décidé un jour et une fois pour toutes qu'elle ne souffrirait jamais à cause d'un homme. Mais elle avait oublié les petits garçons. Ça venait de lui tomber dessus comme une révélation et déjà ses épaules à la solidité légendaire semblaient s'affaisser. Je sentais son cœur à travers le Tergal chaud qui battait beaucoup plus vite.

Mais l'eau m'attirait. L'eau, oui, il me semblait m'en souvenir et ce souvenir me baignait, un souvenir humide et frais dont j'étais encore tout mouillé. De petites perles d'eau et de mémoire qui scintillaient sur ma peau.

Je courus jusqu'au sachet. Mon grand-père, comme s'il ne remarquait rien prit ma main dans la sienne autour du petit cordonnet rouge. Au bout se balançait le sachet rempli d'eau au tiers et le poisson nageait dedans.

Mademoiselle Gratias disparut sans que je me retourne une dernière fois vers elle. Peut-être courait-elle vers un autre petit garçon condamné et en attente d'un miracle...

Sans doute, n'entre-t-on véritablement dans la vie qu'au prix d'une trahison. On n'entrouvre la porte d'un nouvel amour que sur les décombres d'un ancien et on ne scelle une amitié nouvelle que sur le sacrifice d'une autre. C'est le prix du ticket d'entrée.
Il était suspendu au bout d'un cordonnet rouge, le mien, et ma main était dans celle de P'pé.
</description><content:encoded><![CDATA[Lorsque j’étais à l’hôpital des enfants malades, je déjeunais d’une truite chaque jeudi. Durant tout le temps où je fus placé à l’isolement, j’eus ma truite hebdomadaire dans mon assiette. Je suis donc resté là-bas vingt-quatre ou vingt-six truites en tout.<br />
<br />
Il ne s’agissait pas de ces truites arc-en-ciel qui sont originaires d’Amérique et furent importées en Europe où elles s’acclimatèrent mal en dehors des élevages, bien que parfois un spécimen réussisse à survivre dans la nature et à concurrencer sévèrement la truite indigène ; car l’arc-en-ciel, américaine, est goulue naturellement ; elle est connue de tous les clients des poissonniers et des restaurateurs ; c’est la truite portion. Il en existe une variété saumonée, dont la coloration de la chair est simplement obtenue par l’action du carotène qui vient supplémenter son alimentation livrée en sacs de granulés. Dans la nature, les truites qui présentent cette chair saumonée se sont gorgées de petits gammares, minuscules crevettes d’eau douce, naturellement riches en carotène. Le carotène fait bronzer les humains ; il saumone les truites.<br />
L’autre truite, indigène, celle qui est connue des pêcheurs à la mouche, c’est la fario à la sombre li-vrée comme une nuit sans lune semée d’étoiles et constellée de scintillantes pierreries. La massive truite arc-en-ciel et la svelte fario sont placées à peu près dans le même rapport qu’un orphéon muni-cipal avec le philharmonique de Berlin. C’est dire si les pauvres habitués de la truite portion qui n’ont pas la chance d’entretenir l’amitié d’un pêcheur, ignorent tout sur la question culinaire de la truite.<br />
La délicatesse, la finesse de la chair de la fario, sont incomparables. À part l’ombre commun peut-être et les corégones du Léman, je ne vois aucun poisson d’eau douce capable de se poser en concurrence avec elle. Mieux, je soutiens que la fario peut rivaliser avec les meilleurs poissons d’eau de mer.<br />
<br />
Méfiez-vous toujours d’une truite qu’on vous sert allongée, droite sur l’assiette comme un piquet, raide comme une baguette de tambour ou une saillie. La truite fraîche se cabre à la cuisson. On dirait qu’elle souhaite se mordre la queue en une dernière facétie. La cuisson la fige dans cette ultime cabriole. La fario est un animal sauvage, rétif, qui paraît affirmer ainsi sa personnalité jusqu’au bout et son extrême répugnance au calibrage industriel. Rien à faire, pas moyen d’aligner une fario fraîche sous la toise. Bien que toutes les truites fraîches, arc-en-ciel ou fario, s’en montrent capables, l’exercice en est plus fréquent chez la fario, tout simplement parce que les pêcheurs victorieux sont des gastronomes impatients de prolonger le plaisir de la capture par celui de la dégustation. La truite dans leur assiette est un peu leur cigarette après l’amour. Leurs sens s’y apaisent dans un final des papilles où viennent se fondre le réveil avant le jour, le café noir avalé dans l’hébétude, le saisisse-ment du froid sous une chaude canadienne, le paysage fantomatique et embrumé, l’approche silencieuse des bords de la rivière, les gestes nets et méticuleux, des gestes de bijoutier pour poser la mouche à l’endroit précis d’un trou à truite, l’attente aussi tendue, aussi délicieuse, aussi insupportable que celle d’un puceau dans l’antichambre de la révélation, l’émotion à nulle autre comparable de la sensation dans la poigne qui tient la canne, d’une secousse, celle de la truite qui engame, de sa résistance tandis qu’on mouline, de son apparition tourbillonnante dans les eaux, l’instant de pure jouissance qui efface d’un trait le reste de l’univers lorsqu’elle demeure suspendue en l’air au-dessus de la rivière, la splendeur frétillante dans l’herbe de son fuselage sautillant, le geste amoureux et tendre qui la saisit, la dégage et lui ôte la vie...<br />
<br />
Au cours d’un déjeuner dans une grande brasserie parisienne, alors que le maître d’hôtel était précisément en train de nous servir des truites portions raides comme la justice et que j’expliquais à mes amis cette particularité du comportement des truites à la cuisson, le maître d’hôtel s’immisça dans la conversation et soutint avec ardeur mon point de vue. Il conclut en conseillant de s’abstenir de manger toute truite droite comme un i. Mes amis eurent un regard un peu inquiet vers les impeccables garde-à-vous — c’était bien des truites — qu’il était en train de leur servir.<br />
<br />
Il s’agissait d’un maître d’hôtel un peu particulier, un intellectuel d’un certain âge déjà, qui faisait des extras. Il ressemblait à s’y méprendre à Alain Decaux. Comme il semblait goûter notre compagnie et, sinon notre conversation, dont il s’était emparé avec autorité, du moins notre auditoire, il décida, pour s’attarder à notre table et prolonger sa dissertation, de se lancer dans un exercice qu’il ne pratiquait que très irrégulièrement apparemment : parer les truites de chaque convive. Armé d’un couvert à poisson, il sembla soupeser la résistance potentielle qu’offrirait l’adversaire, puis plongeant d’un coup vers l’assiette comme un chirurgien vers le billard, tout en babillant gaiement, il attaqua par une longue incision.<br />
<br />
Mes amis étaient pétrifiés par ses commentaires. Il s’agissait de citadins facilement impressionnables sur toutes ces questions qui touchaient à leur nourriture et à ses effets sur leur santé ; visiblement, ils commençaient à se demander comment ils pourraient échapper à leur truite car Alain Decaux, la mèche désormais en bataille, arborait une expression de plus en plus hagarde et grimaçante lorsque d’un coup inattendu il relevait son visage et se mettait à fixer d’un air terrible l’un ou l’autre de mes amis tout en leur promettant les pires calamités si, par suite d’une témérité folle, ils décidaient de passer outre et de s’aventurer à consommer ces truites-là précisément.<br />
<br />
Il abandonna ensuite le terrain dévasté de la truite en érection pour dresser un tableau apocalyptique des cuisines des grandes brasseries en général et de celle-ci en particulier. Il continuait son office auquel il n’accordait plus, il est vrai, qu’une attention distraite tandis qu’il distillait avec perversité des horreurs sur la genèse intégrale des tripes à la mode de Caen, depuis le moment où elles arrivaient quasiment fumantes de chaleur animale et toutes chargées de puissantes odeurs de boyaux pleins jusqu’à celui où elles étaient servies, adroitement parées, masquées et dangereusement dissimulées sous des sauces hypocrites et savamment épicées. Dieu merci, personne parmi nous n’avait commandé ce plat.<br />
<br />
La jeune femme de mes amis devenait pâle ; elle tripotait nerveusement d’une main la chaîne à son cou tandis que son mari malaxait machinalement une boulette de mie de pain. Tous les deux commençaient à se tortiller sur leur siège comme si une envie pressante les avait saisis. Mais Alain Decaux, aussi prolixe et à l’aise dans sa causerie que s’il était apparu sur le petit écran, les avait quasiment hypnotisés. Lui-même ignorait superbement les appels de plus en plus impatients qui commençaient à provenir des tables dont il avait la charge et ne semblait plus s’intéresser qu’à la nôtre.<br />
<br />
Alors qu’il venait d’achever le dépeçage de sa première victime, il se redressa avec un sourire de bienheureux. La sueur commençait à couler sur son front, ses lunettes étaient maintenant complètement de travers et il décida de desserrer d’un coup sec son col et sa cravate noire où il abandonna quelques empreintes douteuses et sacrifia un bouton de chemise. Puis, soudain son regard s’assombrit, un problème douloureux l’accaparait. Il s’agissait des déchets divers, arêtes, tronçons de queues, débris de peau, dont visiblement il souhaitait se débarrasser pour des raisons esthétiques. Point d’assiette libre où il pût évacuer ces miettes. Il jeta rapidement un regard à gauche, un regard à droite, comme quelqu’un qui se prépare à un mauvais coup, puis il saisit à pleine main ces débris et, après encore deux coups de périscope sur l’immensité hostile de la salle derrière lui, il les lança adroitement comme un ballon en direction de tables restées vides dans un coin, les intercepta d’un coup de pied précis et bien ajusté et marqua un but sous la plongée d’une nappe.<br />
<br />
Je commençais moi-même à partager l’inquiétude de mes amis, en me demandant si nous n’avions pas affaire à un dangereux psychopathe qui aurait endossé le rôle d’un maître d’hôtel innocent préalablement et proprement occis puis enfouis sous des tripes fumantes dans une vaste et débordante poubelle du restaurant.<br />
<br />
Alain Decaux, désormais largement débraillé, une main solidement graisseuse bien qu’il l’eût largement essuyée sur son pantalon, où son passage ne restait pas inaperçu, les lunettes toujours de travers mais penchant maintenant de l’autre côté à cause du coup d’index qu’il venait de leur donner pour les remettre d’aplomb, index dont l’empreinte se lisait aussi distinctement sur le verre correcteur que sur une fiche anthropométrique, le col desserré et orphelin d’un bouton, la cravate relâchée, se recroquevilla soudain vers nous avec un regard halluciné de conspirateur à l’instant de mettre le feu aux poudres.<br />
<br />
Érostrate nous apparut dans toute sa folie meurtrière. Il tenait les deux bras légèrement écartés du corps, comme un poulet qui court, avec au bout deux poings serrés sur couteau et fourchette tenus comme des bâtons de ski mais pointe en haut. Un instant, je crus réellement qu’il allait tout bonnement s’asseoir avec nous et qu’il ne s’était livré à ce périlleux exercice de dépiautage qu’en vue de manger la truite, lui seul.<br />
<br />
Il y eut encore deux coups de périscope sur l’univers d’hostilité auquel il tournait résolument le dos, puis, tandis qu’une moitié de sa bouche se tordait en une moitié de rictus désabusé, celui d’un homme revenu de tout sur la méchanceté du monde, l’autre dessina un sourire très léger, un sourire d’enfant cinquantenaire aussi aérien qu’un papillon. Un petit garçon déguisé en adulte et plus préci-sément en maître d’hôtel de grande brasserie parisienne. Un instant il me sembla le voir en culotte courte.<br />
<br />
« Bon appétit. », nous dit-il.<br />
Et il nous quitta brusquement en nous laissant avec une seule truite parée et toutes, froides comme du marbre.<br />
<br />
<br />
Mon grand-père prenait une canne à pêche chaque mercredi, voire chaque jeudi matin à l’aube. Il déterrait quelques copieux vers de terre en deux ou trois coups de bêche, au fond du jardin, là où on jetait ordinairement le fumier des lapins, tout près d’un massif d’orties, qui aiment avoir les pieds dans un sol gras et bien fumé. P’pé n’avait pas besoin de sortir de chez lui puis-que le poulailler était bordé par un ruisseau, et il en avait recensé la population truite, il en connaissait individuellement toutes les locataires des « trous » sur les cent cinquante mètres qui longeaient le poulailler. La truite aime se tenir en des endroits bien choisis que sent le vrai pêcheur. Un vrai pêcheur sait qu’il y a là une truite et il peut presque en donner la description, la taille et le poids. On est libre de ne pas ajouter foi à mes affirmations mais j’ai un passé de pêcheur à la truite et puis la réalité est tellement plus séduisante une fois qu’elle a été un peu maquillée par l’affabulation, qu’elle en devient plus vraie. <br />
<br />
Lorsqu’elle a élu domicile, il est rare qu’une truite déménage. L’animal est casanier. Si elle vient à mordre à l’hameçon comme au fruit défendu, qu’elle est chassé du paradis, l’emplacement vacant est très vite occupé par une nouvelle locataire.<br />
<br />
P’pé plaçait ses captures dans un vivier qu’il avait construit lui-même et qui était alimenté par le ruisseau. Un bon pêcheur, c’est-à-dire quelqu’un qui travaille à l’instinct, comme P’pé, possède une sensibilité de la touche qui lui permet de ferrer, à peine le poisson a-t-il becqueté. Si bien qu’il n’abîme pas sa proie dont une lèvre seule est harponnée au lieu qu’un lourdaud ne se résout à l’action qu’une fois l’appât parvenu à l’estomac.<br />
<br />
Lorsqu’il n’avait pas le temps d’aller à la pêche, il prenait une épuisette, soulevait le lourd cadre métallique grillagé du vivier et il y puisait une truite bien vive et bien sombre. Tout en la tenant fermement d’une main au niveau des ouïes, il entrait l’extrémité du pouce dans la gueule râpeuse et de l’index appuyant sur la nuque — bien que ce terme soit abusif puisque les poissons ne possède pas de cou — il lui cassait promptement la colonne vertébrale pour lui épargner une lente suffocation.<br />
<br />
Il s’était assuré des complicités aux cuisines de l’hôpital, je ne sais par quel moyen, et il leur remettait chaque jeudi matin la truite qui m’était destinée. Peut-être en offrait-il au cuisinier. Peut-être son autorité naturelle suffisait-elle à lui assurer un ascendant sur le chef. Toujours est-il qu’au déjeuner du jeudi, par miracle, surgissait ma truite, comme s’il se fût agi d’une apparition récurrente. L’assiette était peut-être magique, comme le bol des contes. Une assiette à truites.<br />
<br />
Pas un seul jeudi, la truite de P’pé ne manqua son rendez-vous. J’étais un enfant difficile à nourrir, paraît-il. Adulte, je le suis toujours mais pour des raisons inverses car je suis devenu bâfreur avec l’âge et, là où il fallait me séduire, il faut désormais m’apaiser. Mais je n’avais après tout que deux ans, je venais d’être brutalement enlevé à ma mère et à ma famille, que je n’avais jamais revues au cours de ces six mois et je subissais de douloureuses épreuves quotidiennes sous la forme de ponc-tions lombaires, de perfusions et autres gâteries.<br />
<br />
Retrouvais-je dans la chair nacrée et délicatement architecturée des truites de P’pé comme le souvenir des bord ombreux, frais et bruissants du ruisseau ? Ces truites étaient-elles mystérieusement chargées d’un message d’amour ? Me disaient-elles de tenir le coup ? De ne pas me laisser aller à la facilité de la mort ? Contre toute attente et malgré les pronostics des médecins, je survécus et ils en furent les premiers étonnés. Plus tard, on me dit que je dus ce miracle à une découverte. Sans récuser le rôle pour moi abscons de cette découverte, il n’est pas douteux à mes yeux qu’elle se fût montrée impuissante à lutter si les truites de P’pé n’étaient pas venues prêter main forte.<br />
<br />
Je crois que le goût, les saveurs, les parfums, sont finalement les liens les plus puissants que nous entretenons avec le réel. Les images s’estompent et s’affadissent. Les sons, les voix d’êtres aimés et disparus s’envolent à jamais et la pulpe des doigts n’emporte pas avec elle le souvenir des peaux caressées amoureusement. Mais que soudainement vos narines captent un parfum très particulier et vous voilà transporté littéralement hors du temps dans un univers que vous croyiez disparu à jamais et soudain ressuscité intégralement intact, durant la magie de quelques secondes à peine.<br />
<br />
Maintenu dans un isolement complet, au milieu d’un univers totalement dépersonnalisé et froid comme la pierre tombale, environné d’étrangers dont je ne voyais qu’une chose, c’est qu’ils m’infligeaient des souffrances comme par plaisir et que mes larmes, mes supplications, mes efforts, pour leur échapper ne parvenaient à émouvoir en rien, le seul lien avec le très maigre passé de mes deux premières années d’existence, se manifestait sous la forme d’une truite meunière, mais une truite spéciale, une fario.<br />
<br />
Curieusement, ce fut comme si je passais un pacte avec les poissons. Le jour de ma sortie de l’hôpital en vit la première manifestation éclatante. Toute la famille était venue pour me chercher. Mais je ne les avais pas revus depuis six mois. Ils m’étaient devenus des étrangers. Comme ma mère tentait de me prendre dans ses bras, je hurlai, trépignai et m’accrochai désespérément à la jupe de Tergal de l’infirmière qui s’occupait particulièrement de moi, mademoiselle Gratias, vieille fille sèche et hommasse qui m’avait pris en affection. Pas question de quitter cet univers, où j’avais acquis mes habitudes, pour l’inconnu. L’inconnu, j’avais déjà donné et je n’étais pas prêt à m’y laisser reprendre.<br />
<br />
P’pé encore eut une idée de génie. Il quitta l’hôpital sans rien dire, en prévenant simplement qu’on attende son retour, qui ne serait pas long, sans rien tenter. Il revint en effet au bout d’une petite heure. Il s’approcha de moi. Je vis son immense et massive silhouette (il pesait quelque cent vingt kilos presque toujours muets) se pencher vers moi, toujours blotti entre les bras de mademoiselle Gratias et fixant un regard sombre sur cette smala étrangère qui ne se décidait pas à vider les lieux, et il agita devant mes yeux un petit sachet de plastique transparent, fermé comme une bourse par une ficelle rouge qui en troussait les bords.<br />
<br />
Je vis alors une des choses les plus extraordinaires que j’eusse jamais vue. Le petit sachet était rempli d’eau au tiers et dans cette eau évoluait un poisson rouge. Je tendis une main avide pour m’en saisir. Au bout d’un moment j’étais complètement absorbé par le spectacle de l’occupant du petit sachet. J’avais tout oublié de ma situation, des gens qui m’entouraient. Personne ne parlait plus, chacun retenait son souffle. La pipe de P’pé lançait des bouffées régulières et paisibles.<br />
<br />
Je fus tiré de mon songe par P’pé. Il parlait au reste de la famille de ce ton particulier des adultes qui font mime de s’adresser à un de leurs semblables tout en destinant ce qu’ils disent à un enfant mais avec l’air de ne pas y toucher.<br />
« Eh bien maintenant, nous allons partir. »<br />
Et, se penchant à nouveau vers moi, il me répéta qu’ils devaient maintenant tous partir, ce qui ne me faisait ni chaud ni froid, mais qu’il devaient emporter avec eux le poisson rouge, ce qui était une véritable catastrophe.<br />
<br />
Il m’expliqua que le poisson ne pouvait pas rester ici, d’ailleurs les animaux étaient interdits.<br />
« N’est-ce pas mademoiselle Gratias ? »<br />
« Tout à fait, absolument interdit », dit-elle d’une voix beaucoup moins assurée que d’habitude, une voix qui semblait vouloir se réorienter vers de chaudes et sensuelles hésitations féminines, un peu tremblantes comme des feuilles de bouleaux sous un souffle imperceptible.<br />
<br />
« Le poisson va venir vivre au ruisseau, tu sais, tu te souviens du ruisseau ? Dis, tu te souviens ? »<br />
« Tu sais qu’il y a une rivière, et puis un bassin, tu te souviens du bassin ? Et le lavoir, le vivier avec les truites... »<br />
<br />
Je devais faire un prodigieux effort de mémoire. Je n’avais après tout que deux ans de stocks et six mois de malheur. C’est beaucoup par rapport à l’expérience. Ça en représente le quart. Du vingt-cinq pour cent.<br />
<br />
Un univers aquatique m’apparut mais davantage comme une proximité, l’odeur de l’eau d’une rivière que l’on devine avant de la voir. Les bruits du plongeon d’un rat d’eau, d’une truite qui mouche, des battoirs des lavandières — il y en avait encore —, les bulles de savons de la lessive emportés par le courant, les ondulations de la mousse... Oui, c’était logique que le poisson rouge parte là-bas.<br />
« Tu te rappelles... »<br />
La famille retenait son souffle. Certains avalaient leur salive. P’pé ne montrait aucune tension, aucune inquiétude comme s’il avait été sûr de son coup.<br />
Il délaça délicatement mes doigts pour me prendre doucement des mains le sachet qui contenait le poisson rouge.<br />
« Tu comprends, il serait malheureux le petit poisson ici... Il n’y a pas de rivière, pas de bassin, pas de vivier... Tu n’as pas envie que le petit poisson soit malheureux ? »<br />
Les yeux embrouillés d’un début de larmes, je fis non de la tête, je ne voulais pas que le petit poisson soit malheureux mais je ne voulais pas l’être moi-même par suite de notre séparation.<br />
<br />
Chacun se leva sur un signe de mon grand-père puis tous vinrent me dirent au revoir. Ils allaient partir. Au bout de la main de P’pé, je voyais tournoyer le petit sachet et les éclairs, rouges et déformés, du poisson.<br />
P’pé se retourna.<br />
« Tu veux venir avec le poisson ? Tu veux venir voir le poisson dans sa nouvelle maison, au ruisseau ? »<br />
Je me serrais contre la poitrine brehaigne de mademoiselle Gratias.<br />
<br />
D’une voix que je ne lui connaissais pas, une voix d’une douceur dont je ne l’aurais jamais crue capable, elle me dit « Tu sais, si tu veux, tu peux aller avec le poisson et puis, quand tu voudras, tu reviendras me voir. »<br />
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Je me trouvais placé en face d’un des choix les plus importants de ma vie et sans doute jamais ensuite n’eus-je plus à trancher de pareils dilemmes. Il me fallait trahir, de toute façon, la vieille fille ou le poisson.<br />
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Elle s’était attachée à moi malgré elle et elle semblait regarder, éberluée, cet amour qu’elle se découvrait pour un petit garçon. C’était une femme qui avait décidé un jour et une fois pour toutes qu’elle ne souffrirait jamais à cause d’un homme. Mais elle avait oublié les petits garçons. Ça venait de lui tomber dessus comme une révélation et déjà ses épaules à la solidité légendaire semblaient s’affaisser. Je sentais son cœur à travers le Tergal chaud qui battait beaucoup plus vite.<br />
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Mais l’eau m’attirait. L’eau, oui, il me semblait m’en souvenir et ce souvenir me baignait, un souvenir humide et frais dont j’étais encore tout mouillé. De petites perles d’eau et de mémoire qui scintillaient sur ma peau.<br />
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Je courus jusqu’au sachet. Mon grand-père, comme s’il ne remarquait rien prit ma main dans la sienne autour du petit cordonnet rouge. Au bout se balançait le sachet rempli d’eau au tiers et le poisson nageait dedans.<br />
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Mademoiselle Gratias disparut sans que je me retourne une dernière fois vers elle. Peut-être courait-elle vers un autre petit garçon condamné et en attente d’un miracle...<br />
<br />
Sans doute, n’entre-t-on véritablement dans la vie qu’au prix d’une trahison. On n’entrouvre la porte d’un nouvel amour que sur les décombres d’un ancien et on ne scelle une amitié nouvelle que sur le sacrifice d’une autre. C’est le prix du ticket d’entrée.<br />
Il était suspendu au bout d’un cordonnet rouge, le mien, et ma main était dans celle de P’pé.<br />
]]></content:encoded><link>http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070409134808/comme-un-poisson-dans-l-eau/</link><dc:creator>BurtRey</dc:creator><dc:date>2007-04-09T13:48:08+01:00</dc:date></item><item rdf:about="http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070406023305/le-bassin/"><title>[BurtRey] le Bassin</title><description>Un matin, nous épuisons toutes les ruses auxquelles recourir pour semer nos fantômes, nous nous rendons à l'évidence que des îlots de notre enfance surnagent à la surface d'eaux froides et noires, les eaux polaires qui envahissent toutes ces dernières années, pensons-nous, quand il s'agit tout simplement des dernières secondes de notre réveil peut-être.

La froide uniformité dénuée de vie de cette longue fuite lisse apporte un relief nouveau et saisissant à ces quelques îlots qui se dressent çà et là ; les choses n'avaient pas encore cette netteté qu'elles acquièrent dans ce face à face avec soi-même du réveil lorsque, rétrospectivement et bien inutilement, on mesure mieux le chemin parcouru et les moyens employés pour se réveiller finalement dans cette chambre ce matin.

Au-dessus à droite du lavoir poussait un buisson de cassissiers contre une espèce de petit bassin de ciment armé demeuré là après avoir perdu une utilité demeurée mystérieuse et où se recueillaient les eaux de pluie. Des poussières, des feuilles mortes, des débris minuscules, y tombaient à la suite de sautes d'humeur du vent rassemblé dans les coins — comme si la matière inanimée elle-même cherchait une sécurité. Putréfié, décomposé, transformé en terreau, en humus, unifié et tassé, recroquevillé par la sécheresse, gonflé par la pluie bue, un sol un substrat miniature se forme où des graines peuvent germer éclore et se nourrir.

Il s'agit d'un monde devenu clos pour la vie que le hasard a fait chuter là ; les parois de ciment en forment les limites nettes et verticales ; une rainette s'y prend au piège ;  le microcosme s'anime d'une vie animale supérieure vertébrée, nourrie de moucherons et de moustiques trop curieux. L'enfant assiste à la mise en place de ce monde réduit et défini ; il l'a vu en ses débuts alors que le fond de ciment était encore nu, puis de loin en loin il a pu vérifier la constitution du sol, l'éclosion de la végétation et, avec l'irruption de l'amphibien tombé du ciel et condamné désormais à la captivité — donc à l'appartenance à ce monde, donc au pouvoir discrétionnaire de son maître — son achèvement en quelque sorte.

Il est tenté d'intervenir ;  il s'agit d'une tentation à ce point tentante et irrésistible qu'il est raisonnable d'y succomber sans lutte inutile ; l'enfant intervient, il force la main au hasard, il organise, il modifie,  bref, il use d'un pouvoir qui, bien qu'il ne s'agisse que de celui d'un petit garçon, est néanmoins immense, incommensurable, pour un monde aussi petit ; à vrai dire, c'est le pouvoir d'un dieu, d'un petit dieu mineur qui ne régnerait que sur un espace extrêmement limité entre quatre parois de ciment lisse, mais, précisément parce que ces limites existent, elles marquent parfaitement son domaine et donc son pouvoir.

L'enfant introduit une pierre, un bloc de tuf choisi pour ses nombreuses anfractuosités ; cela pourrait faire une île et, par conséquent, il rajoute de l'eau, il comble le vide entre le rocher et l'angle des parois avec de la terre ; ainsi, il peut y planter une touffe de carex sans attendre que le vent, le hasard et le temps y fassent pousser Dieu sait quoi ; puisqu'il y a maintenant de l'eau, il récupère avec un bâton des algues filamenteuses, des mousses, une végétation aquatique qui vient occuper le bassin. La rainette lui sem-ble bien seule et il a l'idée de capturer des têtards aux sources qu'il introduit dans le petit monde du bassin.

Lorsqu'il a fini, il se sent désœuvré et nauséeux ; le plaisir qu'il a à contempler son œuvre lui semble bien fade comparé à celui qu'il a eu à l'accomplir ; se peut-il que ce soit réellement fini, ne pourrait-il pas ajouter encore, un élément ? N'aurait-il rien oublié ? Rien n'est jamais fini, voyons, sinon il n'aurait plus rien à faire, ce serait l'ennui ; il faudrait trouver autre chose, mais il n'a rien sous la main qu'il pourrait rajouter.

Pendant quelques jours encore, il vient contempler son monde, mais il ressent à chaque fois une déception : cela ne bouge pas, lui semble-t-il, évidemment la rainette, les têtards, se meuvent mais il n'y a pas de grandes transformations ; cela lui paraît figé et son intérêt faiblit ; peu à peu ses visites s'espacent.

Lorsqu'il a l'occasion de revenir — c'est, il faut le reconnaître, le hasard qui l'amène à proximité du bassin —, le temps qui s'est écoulé a été suffisant pour qu'il remarque aussitôt de véritables changements. Le carex est devenu tout jaune et c'est l'évidence qu'il a franchi cette limite qui, chez les plantes n'est pas nette, entre ce qui est encore la vie et déjà la mort ; l'eau est devenue totalement opaque par la prolifération d'une mousse qu'il ne se souvient pas d'avoir introduite et qui visiblement se développe avec une telle vigueur qu'il est difficile d'imaginer pour les végétaux supérieurs la moindre chance de salut. Cela fascine l'enfant.

Naturellement, il pourrait intervenir ; rien ne lui paraît irrémédiable ; même le sort du carex ne lui apparaît pas comme définitivement compromis ; l'enfant ne doute certainement pas qu'il est en son pouvoir de l'arracher à une fin que chaque jour, chaque heure, chaque minute peut-être, vont rendre inéluctable ; il existe quelque part une mystérieuse et aérienne frontière où ce qui était encore possible l'instant d'avant ne l'est soudainement plus l'instant d'après et entre les deux se trouve cette frontière invisible, impalpable et délicieuse.

Ce qui caractérise le plaisir d'un dieu, y compris un tout petit dieu, c'est de jouer avec cette frontière, de s'en approcher le plus possible, de s'en approcher jusqu'au vertige, de s'en faire des frayeurs.

Donc, il choisit de ne pas intervenir. Que va-t-il se passer ? Il se passe que les têtards flottent à la surface du lendemain ; ils sont gonflés et rigoureusement morts ; les animaux ont ceci de décevant que chez eux la frontière est trop nette, trop visible ; elle ne laisse place à aucun doute.

Passé le premier instant de déception causé par la défection brutale et unanime des têtards, ce qui est en quelque sorte un crime de lèse-majesté, un sacrilège, une atteinte au petit dieu, les événements s'accomplissent sans que le choix lui soit laissé ; tout se passe en dehors de lui, à son insu ; il scrute le petit monde, l'ausculte pour y repérer les signes plus subtils d'une dégradation qui n'est jamais qu'une forme d'évolution que l'on n'a pas prévue et qui prend une direction contraire à celle que le petit dieu lui avait imprimée.

Le carex n'offre aucun symptôme nouveau décelable même à l'œil attentif d'un petit dieu ; la santé de la rainette ne manifeste aucun élément alarmant ; simplement les mousses filamenteuses poursuivent une expansion suffisamment rapide pour que les progrès en soient visibles d'un jour sur l'autre ; il faut encore plusieurs jours pour que s'achève le processus de décomposition du petit monde.

La rainette disparaît tout bonnement ; il la cherche ; pour cela, il doit bousculer les éléments du petit monde, ce qui est réellement désolant car, dans le cours de cette agonie, se révèle et s'épanouit une noire beauté ; la fuite de la rainette ne lui semble pas de jeu : une tromperie, une tricherie ; quels qu'en eussent été les risques, elle aurait dû tenir son poste.

L'eau devient une bouillasse, un bouillon de culture, les émanations qui s'en échappent peuvent nous paraître nauséabondes sans doute, mais pas à l'enfant, pas à un petit dieu ; c'est au contraire le parfum vénéneux par lequel s'annonce l'invisible frontière ; le carex, toute plante qu'il soit, atteint un stade de décomposition suffisamment avancé pour ne laisser aucune place à l'espoir le plus ténu d'une quelconque régénération.

Le petit monde vient d'achever un cycle ; maintenant qu'il n'est plus que ténébreuse beauté de silence et d'immobilité, il va pouvoir se lancer à l'attaque d'une nouvelle existence ; maintenant qu'il avait fait table rase, propre, oui, propre, d'un passé d'anarchie, de désordre et de mouvement, il devient possible à la vie de s'organiser à nouveau ; déjà, lui le petit dieu devine, sent, tout une vie secrète et affairée, un fouillis d'animalcules occupées à des transformations, des stérilisations...

Rien ne semble jamais fini vraiment. Ni jamais mort.
</description><content:encoded><![CDATA[Un matin, nous épuisons toutes les ruses auxquelles recourir pour semer nos fantômes, nous nous rendons à l’évidence que des îlots de notre enfance surnagent à la surface d’eaux froides et noires, les eaux polaires qui envahissent toutes ces dernières années, pensons-nous, quand il s’agit tout simplement des dernières secondes de notre réveil peut-être.<br />
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La froide uniformité dénuée de vie de cette longue fuite lisse apporte un relief nouveau et saisissant à ces quelques îlots qui se dressent çà et là ; les choses n’avaient pas encore cette netteté qu’elles acquièrent dans ce face à face avec soi-même du réveil lorsque, rétrospectivement et bien inutilement, on mesure mieux le chemin parcouru et les moyens employés pour se réveiller finalement dans cette chambre ce matin.<br />
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Au-dessus à droite du lavoir poussait un buisson de cassissiers contre une espèce de petit bassin de ciment armé demeuré là après avoir perdu une utilité demeurée mystérieuse et où se recueillaient les eaux de pluie. Des poussières, des feuilles mortes, des débris minuscules, y tombaient à la suite de sautes d’humeur du vent rassemblé dans les coins — comme si la matière inanimée elle-même cherchait une sécurité. Putréfié, décomposé, transformé en terreau, en humus, unifié et tassé, recroquevillé par la sécheresse, gonflé par la pluie bue, un sol un substrat miniature se forme où des graines peuvent germer éclore et se nourrir.<br />
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Il s’agit d’un monde devenu clos pour la vie que le hasard a fait chuter là ; les parois de ciment en forment les limites nettes et verticales ; une rainette s’y prend au piège ;  le microcosme s’anime d’une vie animale supérieure vertébrée, nourrie de moucherons et de moustiques trop curieux. L’enfant assiste à la mise en place de ce monde réduit et défini ; il l’a vu en ses débuts alors que le fond de ciment était encore nu, puis de loin en loin il a pu vérifier la constitution du sol, l’éclosion de la végétation et, avec l’irruption de l’amphibien tombé du ciel et condamné désormais à la captivité — donc à l’appartenance à ce monde, donc au pouvoir discrétionnaire de son maître — son achèvement en quelque sorte.<br />
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Il est tenté d’intervenir ;  il s’agit d’une tentation à ce point tentante et irrésistible qu’il est raisonnable d’y succomber sans lutte inutile ; l’enfant intervient, il force la main au hasard, il organise, il modifie,  bref, il use d’un pouvoir qui, bien qu’il ne s’agisse que de celui d’un petit garçon, est néanmoins immense, incommensurable, pour un monde aussi petit ; à vrai dire, c’est le pouvoir d’un dieu, d’un petit dieu mineur qui ne régnerait que sur un espace extrêmement limité entre quatre parois de ciment lisse, mais, précisément parce que ces limites existent, elles marquent parfaitement son domaine et donc son pouvoir.<br />
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L'enfant introduit une pierre, un bloc de tuf choisi pour ses nombreuses anfractuosités ; cela pourrait faire une île et, par conséquent, il rajoute de l’eau, il comble le vide entre le rocher et l’angle des parois avec de la terre ; ainsi, il peut y planter une touffe de carex sans attendre que le vent, le hasard et le temps y fassent pousser Dieu sait quoi ; puisqu’il y a maintenant de l’eau, il récupère avec un bâton des algues filamenteuses, des mousses, une végétation aquatique qui vient occuper le bassin. La rainette lui sem-ble bien seule et il a l’idée de capturer des têtards aux sources qu’il introduit dans le petit monde du bassin.<br />
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Lorsqu’il a fini, il se sent désœuvré et nauséeux ; le plaisir qu’il a à contempler son œuvre lui semble bien fade comparé à celui qu’il a eu à l’accomplir ; se peut-il que ce soit réellement fini, ne pourrait-il pas ajouter encore, un élément ? N’aurait-il rien oublié ? Rien n’est jamais fini, voyons, sinon il n’aurait plus rien à faire, ce serait l’ennui ; il faudrait trouver autre chose, mais il n’a rien sous la main qu’il pourrait rajouter.<br />
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Pendant quelques jours encore, il vient contempler son monde, mais il ressent à chaque fois une déception : cela ne bouge pas, lui semble-t-il, évidemment la rainette, les têtards, se meuvent mais il n’y a pas de grandes transformations ; cela lui paraît figé et son intérêt faiblit ; peu à peu ses visites s’espacent.<br />
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Lorsqu’il a l’occasion de revenir — c’est, il faut le reconnaître, le hasard qui l’amène à proximité du bassin —, le temps qui s’est écoulé a été suffisant pour qu’il remarque aussitôt de véritables changements. Le carex est devenu tout jaune et c’est l’évidence qu’il a franchi cette limite qui, chez les plantes n’est pas nette, entre ce qui est encore la vie et déjà la mort ; l’eau est devenue totalement opaque par la prolifération d’une mousse qu’il ne se souvient pas d’avoir introduite et qui visiblement se développe avec une telle vigueur qu’il est difficile d’imaginer pour les végétaux supérieurs la moindre chance de salut. Cela fascine l’enfant.<br />
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Naturellement, il pourrait intervenir ; rien ne lui paraît irrémédiable ; même le sort du carex ne lui apparaît pas comme définitivement compromis ; l’enfant ne doute certainement pas qu’il est en son pouvoir de l’arracher à une fin que chaque jour, chaque heure, chaque minute peut-être, vont rendre inéluctable ; il existe quelque part une mystérieuse et aérienne frontière où ce qui était encore possible l’instant d’avant ne l’est soudainement plus l’instant d’après et entre les deux se trouve cette frontière invisible, impalpable et délicieuse.<br />
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Ce qui caractérise le plaisir d’un dieu, y compris un tout petit dieu, c’est de jouer avec cette frontière, de s’en approcher le plus possible, de s’en approcher jusqu’au vertige, de s’en faire des frayeurs.<br />
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Donc, il choisit de ne pas intervenir. Que va-t-il se passer ? Il se passe que les têtards flottent à la surface du lendemain ; ils sont gonflés et rigoureusement morts ; les animaux ont ceci de décevant que chez eux la frontière est trop nette, trop visible ; elle ne laisse place à aucun doute.<br />
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Passé le premier instant de déception causé par la défection brutale et unanime des têtards, ce qui est en quelque sorte un crime de lèse-majesté, un sacrilège, une atteinte au petit dieu, les événements s’accomplissent sans que le choix lui soit laissé ; tout se passe en dehors de lui, à son insu ; il scrute le petit monde, l’ausculte pour y repérer les signes plus subtils d’une dégradation qui n’est jamais qu’une forme d’évolution que l’on n’a pas prévue et qui prend une direction contraire à celle que le petit dieu lui avait imprimée.<br />
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Le carex n’offre aucun symptôme nouveau décelable même à l’œil attentif d’un petit dieu ; la santé de la rainette ne manifeste aucun élément alarmant ; simplement les mousses filamenteuses poursuivent une expansion suffisamment rapide pour que les progrès en soient visibles d’un jour sur l’autre ; il faut encore plusieurs jours pour que s’achève le processus de décomposition du petit monde.<br />
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La rainette disparaît tout bonnement ; il la cherche ; pour cela, il doit bousculer les éléments du petit monde, ce qui est réellement désolant car, dans le cours de cette agonie, se révèle et s’épanouit une noire beauté ; la fuite de la rainette ne lui semble pas de jeu : une tromperie, une tricherie ; quels qu’en eussent été les risques, elle aurait dû tenir son poste.<br />
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L’eau devient une bouillasse, un bouillon de culture, les émanations qui s’en échappent peuvent nous paraître nauséabondes sans doute, mais pas à l’enfant, pas à un petit dieu ; c’est au contraire le parfum vénéneux par lequel s’annonce l’invisible frontière ; le carex, toute plante qu’il soit, atteint un stade de décomposition suffisamment avancé pour ne laisser aucune place à l’espoir le plus ténu d’une quelconque régénération.<br />
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Le petit monde vient d’achever un cycle ; maintenant qu’il n’est plus que ténébreuse beauté de silence et d’immobilité, il va pouvoir se lancer à l’attaque d’une nouvelle existence ; maintenant qu’il avait fait table rase, propre, oui, propre, d’un passé d’anarchie, de désordre et de mouvement, il devient possible à la vie de s’organiser à nouveau ; déjà, lui le petit dieu devine, sent, tout une vie secrète et affairée, un fouillis d’animalcules occupées à des transformations, des stérilisations...<br />
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Rien ne semble jamais fini vraiment. Ni jamais mort.<br />
]]></content:encoded><link>http://blog.burtrey.gayattitude.com/20070406023305/le-bassin/</link><dc:creator>BurtRey</dc:creator><dc:date>2007-04-06T02:33:05+01:00</dc:date></item></rdf:RDF>